Orbis terrae

ORBIS TERRAE (2018-2026). Une cartographie de l’exil et de la résilience.

Déployé sur quatre cycles de création entre 2018 et 2026, le projet Orbis terrae explore les thématiques universelles de la migration, de l’exil et de la quête de liberté. À travers une réflexion sur le déplacement, le déracinement et l’expatriation dans ce qu’ils ont de plus emblématique, l’œuvre propose une cartographie des méandres du déséquilibre du monde.

Elle se présente comme une œuvre engagée, où l’expérience plastique devient le miroir d’une crise humanitaire. En liant l’expérience intime de l’espace maritime à une réflexion géopolitique, philosophique et esthétique, Orbis terrae refuse le nihilisme pour sublimer la force du destin et célébrer la pulsation vive, insubmersible et complexe de la vie humaine.

I. Orbis terrae Medius Terra, au milieu des terres. 2018.

« La terre ferme est plus folle que la mer » Erri De Luca, Le dernier voyage de Sindbab, 2003.

Ce premier cycle naît de l’expérience physique de vivre sur une île, dictée par la conscience rétinienne d’un horizon infini et l’omniprésence de la mer. Face à ce vaste espace méditerranéen, l’œuvre s’impose comme l’interpellation d’une réflexion sur la condition humaine en transit.


Polyptyque, série de 12 peintures.
100 x 396 cm.
Pigment, encre, cartes maritimes de 1963 et marouflage sur papier Rives BFK.

II. Orbis terrae II, ou cartographie d’une itinérance. 2019.

« Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que « la vérité des faits » ne saurait exister à l’état pur. Les faits en eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification en leur conférant forme et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité. » Simon Leys, Orwell ou l’horreur de la politique, 1984.

Par ce dialogue intertextuel, l’artiste défend l’idée que l’imagination créatrice et la mise en forme plastique peuvent seules structurer le chaos brut du réel pour lui donner une portée éthique et une lisibilité.


Polyptyque, série de 7 peintures.
304 x 405 cm.
Pigment, encre et marouflage sur papier Rives BFK.


Démo/gration. Partir&revenir.
Une démographie, au fil des ans, loin d’une ligne horizontale. Une migration par soustraction.

Démos Kratos. Peuple&pouvoir.
Déclaration des droits et du citoyen, 1789. Déclaration universelle des droits de l’homme, 1948. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et d’en bénéficier en d’autres pays.

III. Orbis terrae III, une odyssée infinie. 2024.

« J’adhère à la réalité matérielle du monde et à la substance des choses. Loin d’être abstraites, les peintures sont reliées au monde. » Mark Rothko, peintre américain (1903-1970).

Ce triptyque retrace le chemin de l’exil à travers trois matières symboliques. Le brou de noix ouvre la marche avec « La blessure de la terre », un monochrome terre brûlée qui donne corps à un sol désertique en souffrance, rappelant la rudesse du territoire quitté. Lui succède « La lutte scripturale » à l’encre de Chine, une valse graphique et chaotique où s’esquissent des fragments de mots, traduisant la lutte titanesque de l’humain face aux dérèglements du monde. Enfin, « L’horizon d’espérance » déploie la puissance d’un pigment bleu texturé pour incarner la Méditerranée. Dans un jeu de transparences, la mer y révèle toute son ambivalence, oscillant entre zone de danger mortel et promesse d’avenir.


Polyptyque, série de 12 peintures.
456 x 183 cm.
Pigment, encre de Chine, brou de noix et marouflage sur papier Rives BFK.

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IV. Orbis terrae IV, morphologie d’une évagation géographique. 2026.

« La peinture vient de l’endroit où les mots ne peuvent s’exprimer. » Gao Xingjian, peintre chinois, né en 1940.

Étape ultime et continuité logique du projet, ce cycle matérialise la finalité d’une errance et s’ouvre là où le langage abdique. L’espérance du déplacement se transforme en une simple localisation géographique, révélant des territoires déshumanisés où des silhouettes s’esquissent sous des cartes à peine tracées. Ce sont des lieux sans voix, sans trace, sans mémoire : l’ultime moyen de faire disparaître un langage, une identité et une histoire. La force plastique de ce volet réside dans son esthétique de l’effacement et du dépouillement, traduisant graphiquement la perte d’identité liée au déracinement.

Série de 8 polyptyques, peintures sur papier (400 x 250 cm). Installation monumentale sous forme d’une bannière de 6 mètres de hauteur, formée d’un assemblage de bandes de papier. 12 livres-peintures (12 x 15 cm) conçus sous la forme de leporellos.

L’oeuvre finale met en scène trois dispositifs qui articulent la disparition et la résistance.

La géographie du vide et la monochromie : Les peintures adoptent une palette chromatique exsangue, réduite à une gamme de pigment blanc travaillée avec de la résine. Ce jeu de transparence esquisse à peine des profils et des localisations géographiques, sublimant l’évanescence d’une morphologie en dérive. En psychologie, le blanc agit comme une dilution de l’individualité ; il évoque la disparition des corps mais conserve une profonde ambivalence, figurant l’insaisissable frontière suspendue entre la fin d’un monde et son recommencement.

La nudité identitaire : L’espace intègre des étiquettes normalement destinées à afficher un prix. Présentées ici vierges et mutiques, privées de leur fonction marchande, elles oscillent pour former la cartographie d’une fluctuation humaine et symboliser le dépouillement absolu des êtres en transit.

La bannière-mémorial et la subversion de l’ex-voto : Le point d’orgue de l’installation est une bannière verticale de 6 mètres de hauteur, formée par un assemblage de bandes de papier. Elle cumule tous les anonymes associés aux esprits errants, s’érigeant comme un achèvement de parcours. L’installation rassemble 1000 ex-voto (flots de bandes de papier de 25 x 4 cm). Habituellement, l’ex-voto symbolise une particularité individuelle et reconnaissante, chaque pièce étant unique. Ici, au contraire, l’uniformité des 1000 pièces brise la singularité pour intensifier la sensation d’une masse sans corps ni esprit, matérialisant la froideur des statistiques migratoires.

Les motifs rituels et les traces de survie : Toutes les bandes de papier arborent des nuances de blanc avec un reste de trace d’écriture. Sur chacune d’elles, la géolocalisation 34°33N 18°02E s’inscrit comme un leitmotiv, rappelant la préoccupation dominante de la Méditerranée. Au cœur de cette masse blanche, une fine languette de papier de soie rouge est intégrée. Cette rupture chromatique violente symbolise le sacrifice et le sang versé, tout en incarnant, paradoxalement, la pulsion insubmersible de la vie.

Le voyage plastique et conceptuel d’Orbis terrae s’achève sur un paradoxe: celui de donner une présence monumentale à ce que la géopolitique s’efforce de rendre invisible. En traversant quatre cycles de création sur près d’une décennie, cette oeuvre aura tracé une trajectoire descendante dans la figuration, mais ascendante dans la spiritualité. Là où les mots et les corps disparaissent, l’art opère ici un rituel de réparation et de mémoire. En subvertissant l’ex-voto traditionnel pour matérialiser la masse des anonymes, et en érigeant une bannière monumentale inspirée de la tradition tibétaine (Dhvaja), l’artiste transforme une géographie du vide en un sanctuaire de la résilience. La fine languette de soie rouge qui fend la monochromie blanche rappelle au spectateur que le sacrifice n’a pas étouffé la pulsion de vie. Orbis terrae se clôt ainsi sur la promesse d’une œuvre mémorielle: un espace de recueillement sacré qui arrache les disparus à l’oubli des statistiques pour leur restituer, par la force de la création, une dignité et une voix éternelles. Orbis terrae s’achève, mais le tracé de cette fluctuation humaine demeure.

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